La dynamique

La dynamique qui, depuis neuf ans, anime Trimukhi Platform peut se résumer ainsi : construire une plateforme depuis laquelle œuvrer dans trois directions distinctes : la création artistique, la production de pensée et l’action sociale ; travailler ensemble ces trois axes, presque d’un même geste, sans en laisser un prendre le pas sur les deux autres. Car, dès lors que la création artistique consiste aujourd’hui à agencer des différences, à les combiner pour produire des potentiels inédits (des effets esthétiques), la notion d’action sociale change de sens : il importe, pour augmenter les possibilités de combinaisons hétérogènes, de mettre en relation des mondes humains différents – et, par conséquent, de prendre soin du lien social. De même, si, en ce qu’elle réinvente les terminologies, la production de pensée permet de sans cesse remettre en question les pratiques, elle nécessite, pour atteindre à une certaine pertinence, une diversité de points de vue et d’expériences – les « autres » sont, là aussi, nécessaires. Bref, la conviction qui à Trimukhi Platform nous habite est celle-ci : pour produire aujourd’hui de l’art et de la pensée, les produire avec qualité, rigueur et pertinence, il faut de la diversité, humaine et sociale.

 

Si, en août 2008, les choses ont débuté assez simplement par la mise en scène d’un spectacle (Monsoon Night Dream) que Jean-Frédéric Chevallier réalisa avec quinze musiciens, danseurs et acteurs santhals, d’abord créé dans le  village tribal de Borotalpada (situé à 240 km au sud ouest de Calcutta), puis présenté ensuite, avec le soutien du Ministère indien de la culture, à Eastern Zonal Cultural Centre et Jadavpur University, elles ont rapidement pris une teneur différente. En 2010, à la suite d’une assemblée de village, il était décidé la construction d’un Centre culturel où des projets, telle la mise en scène de 2008 (c’est-à-dire des projets ayant à voir avec une pratique contemporaine des arts) puissent trouver à se déployer.

Pour prendre le temps de creuser les enjeux, déplier les problématiques qu’un tel désir collectif soulevait, était organisé, en janvier 2011, à Modern Academy of Continuing Education, Calcutta, un séminaire préambulaire. Y étaient conviés des universitaires, artistes et travailleurs sociaux du Mexique, d’Inde et de France à écouter nos désirs et à nous parler, et, en nous parlant, à enrichir nos regards, élargir les horizons. Étaient invitées également des femmes issues de zones rurales, tribales et péri-urbaines du Bengale : leurs témoignages et analyses permettaient de ne pas perdre de vue les réalités concrètes dans lesquelles Trimukhi entendait s’inscrire.

Les discussions ont duré cinq jours, précédées de trois jours de visites-découvertes (familles vivant dans la rue, familles musulmanes et chrétiennes, quartier d’intouchables, red district et village de Borotalpada) afin de donner davantage d’éléments pratiques pour nourrir ensuite les réflexions théoriques. Au sortir de ce séminaire, il était décidé, pour accompagner la construction du centre culturel, d’obtenir un statut administratif pour Trimukhi Platform qui devenait une organisation à but non lucratif composé aux 2/3 par des villageois santhals de Borotalpada, i.e. dix-huit familles, enfants inclus.

Mise en œuvre sur une base de volontariat, la construction du centre prit plusieurs années – d’autant que le passage d’un cyclone en 2013 fit quelques dégâts… Mais les activités culturelles, elles, débutèrent dès l’automne 2011. Outre des ateliers de création visuelle (par des artistes mexicains et colombiens), Jean-Frédéric Chevallier proposait de continuer le festival qu’il organisait auparavant à Mexico : la Nuit du Théâtre. Le dispositif restait le même sur un point : inviter des metteurs en scène et chorégraphes, d’Europe et d’Amérique Latine à travailler sur place quelques semaines avec des artistes du pays d’accueil, afin de préparer ensemble des spectacles présentés au cours de la Nuit. (Au Mexique, les créations étaient ensuite reprises en saison.) Dans le dispositif indien, ce qui changeait, pour les artistes invités, c’est qu’il s’agissait à présent de collaborer avec des acteurs et danseurs qui étaient aussi agriculteurs tribaux, et, pour les spectateurs, que le festival était organisé non plus dans un haut lieu culturel d’un grand centre urbain mais à la périphérie, dans un petit village reculé. Dès février 2012, preuve était faite que ce pari avait du sens : une soixantaine de spectateurs citadins, après 5 heures et demie de voyage, en train puis en autobus, se mêlaient au public de la zone tribale (environ 300 personnes). La Nuit du Théâtre a lieu, depuis, chaque année.

Toujours, les décisions quant aux activités à entreprendre, aux artistes à inviter sont prises collégialement. De même, l’évaluation des activités réalisées donne lieu à des réunions de groupe. Mais il manquait encore davantage d’autonomie. C’est en réfléchissant au problème avec un anthropologue français (Marc Hatzfeld) et une chorégraphe colombienne (Sandra Gomez) que nous l’avons compris. Prenant prétexte d’une convention que nous avions à signer avec l’Institut du Théâtre de Barcelone (afin d’être en mesure d’accueillir des étudiants de Master pour leur stage pratique), nous avons lancé un programme pédagogique innovant : donner à douze jeunes du village (celles et ceux qui, outre qu’ils en avaient les dispositions, joueraient très bientôt un rôle actif dans la vie de la communauté) les outils et connaissances leur permettant d’oser réaliser dans le centre culturel, avec rigueur et responsabilité, tous les projets singuliers dont ils auraient le désir.

Nous ne savions pas trop dans quoi nous nous lancions. Il s’agissait de répondre à des besoins concrets dans certains domaines, stimuler les capacités créatives dans d’autres. La première session de dix jours eut lieu en juillet 2014 : cours d’espagnol, analyse d’œuvres d’art, training vocal, maniement du microphone, exploration sonore par le corps. La seconde session en décembre : atelier d’écriture, sensibilisation aux problèmes de santé, notamment l’eau potable (c’était une demande des jeunes), cours d’anglais, production de spectacles vivants, élaboration d’un programme culturel de douze mois. La troisième en mai 2015 : utilisation de l’ordinateur, initiation à internet, atelier d’anthropologie en ligne sur la « poétique de la terre ». La quatrième session s’est tenue en octobre : conclusion de l’atelier d’anthropologie et exploration sonore au travers des instruments musicaux santhals. Les intervenants, artistes, professeurs universitaires, étudiants de second cycle, venaient de France, d’Inde et du Venezuela.

Nous aurions pu nous en tenir là car ce programme, qui ne vise pas à enseigner mais à stimuler, non pas à former mais à catalyser, fonctionne tout aussi efficacement que joyeusement : à mesure qu’ils se singularisent, les désirs prennent de la consistance et l’art se fait plus pertinent et efficace. Par exemple, Essay on Seasonal Variation in Santhal Society, le spectacle sur lequel nous travaillons actuellement, Jean-Frédéric Chevallier le co-mets en scène avec une jeune santhale de 15 ans (dont la première intervention théâtrale avec Trimukhi Platform date de 2008) ; une partie du texte a été écrite par un jeune villageois de 25 ans et une autre de 16 ans ; et il en va de même pour la captation vidéo des répétitions, le maniement des ordinateurs durant le spectacle.

Nous en venons à imaginer ensemble des dispositifs étonnant tel Try Me Under Water – Reshaped Landscape, un parcours nocturne dans la campagne environnant le village ponctué d’interventions minimalistes (rais de lumière sur un champ, visages projetés sur un arbre, bicyclette traversant un chemin, corps entrant dans l’eau) qui re-configurent le paysage et l’expérience contemplative que l’on en a. C’est aussi la reprise à Kolkata de Bachchader Experimentum qui a permis de confirmer cette intuition. Le dispositif était présenté cinq jours de suite dans cinq lieux publics différents ce qui, loin d’être un handicap, s’est révélé être la source de constantes innovations esthétiques.

Nous n’en sommes donc pas restés là. Il fallait que le mouvement ne se limite pas, qu’il aille plus loin. C’est ainsi que le projet de professionnalisation de notre jeune équipe a vu le jour : nous entendons préparer douze jeunes villageois santhals, chacun dans sa spécialité (qui, la danse contemporaine, qui, la littérature, qui, la vidéo, qui la mise en scène, etc.) à devenir des professionnels de l’art, à même, si ils ou elles le désirent, d’intervenir internationalement. Il n’y va pas d’une formation académique mais d’un geste d’innovation sociale. Si l’on espèrent des arts que, toujours, ils soient vivants, nous entrainent, nous perturbent aussi, il ne peut être question de fondre de jeunes talents – ceux qui, demain, seront à l’œuvre – dans un moule de ce que les pratiques artistiques devraient être aujourd’hui. Ce dont il s’agit, c’est d’être à l’écoute des désirs, des singularités, de sorte d’accompagner chacun dans son épanouissement – l’accompagner ainsi, avec attention et exigence, c’est, étymologiquement, être son contemporain.

Nous nous donnons sept ans pour y parvenir.


Trimukhi Platform, Borotalpada, 2016